FOTOTECA CARLO SCARPA
L’ oeuvre d’un grand maître contemporain qui dessinait tout à la main et qui dirigeait ses chantiers avec l’humanité d’un artiste artisan !
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et
REPERES ET ENCHAINEMENTS A TRAVERS LE TEMPS
A propos de CARLO SCARPA
Par Guido Guidi
"Allons penser", disait Scarpa en entraînant ses élèves jusqu'à la table à dessin. Le dessin et la photographie son deux moyens très différents de réfléchir sur une même chose, et deux moyens très différents de la représenter - et l'un peut éclairer l'autre. Commençant par l'élévation principale du pavillon sur l'eau, à la tombe Brion, j'ai tenté de photographier la même chose avec un téléobjectif, de face, pour obtenir le même point de vue que celui du dessin de Scarpa. En comparant le geste du maître avec mon imitation j'ai noté que deux tesselles du mur s'élevant derrière - l'une claire, l'autre foncée: le positif et le négatif, la vie et la mort - apparaissaient dans les petites ouvertures binoculaires placées au centre du pavillon, à l'endroit même où dans le dessin on voit les yeux d'une jeune femme. Je connaissais bien la tombe Brion. J'avais souvent visité le chantier et vu les dessins de Scarpa au moment de la conception du projet. Mais ce que je venais de découvrir me montrait à quel point les rapports symboliques pouvaient y être complexes et secrets. La photographie, peut-être, saurait dévoiler les énigmes de Scarpa, sa manière de penser avec les yeux - les "yeux" du pavillon sur l'eau, la forme binoculaire qui invite le visiteur à regarder vers la tombe au delà du plan d'eau. Je ne voulais pas photographier uniquement les choses construites par Scarpa, mais aussi certaines des choses qu'il avait "vues". À Palerme, au palais Abatellis, le voile couvrant le front de la Vierge de l'Annonciation d'Antonello évoque le contour des cercles réunis du pavillon sur l'eau, à la tombe Brion. Le tableau étant placé en diagonale, il est possible de tracer une ligne imaginaire qui, passant par les yeux de la Vierge et les motifs correspondants du remplage ornant la porte qui lui fait face, relie la Nativité, qu'on voit au mur derrière, à une Crucifixion, qui est exposée dans la salle voisine. On comprend alors que les fragments d'architecture de Scarpa ne sont pas que des objets à regarder, ce sont des lieux que doit traverser le regard, des lieux à partir desquels on peut "voir". À propos d'un aménagement d'exposition de Scarpa, Bruno Zevi parle de "fragments superbes d'un discours non formé". Je dirais plutôt ici: un discours "évasif".
Héraclite ne disait-il pas d'Apollon: "Le dieu dont l'oracle est à Delphes ne parle pas, ne dissimule pas, il indique." La Vierge du palais Abatellis est comme un voile à travers lequel on peut voir passer les étapes de la vie. Le cycle commence par la mort, va jusqu'à la naissance et revient à la mort, car pour Scarpa il ne s'agit pas d'une boucle qui se ferme, mais d'un mouvement continu. Le regard éclairé de la Vierge interrompt ce passage, et ses yeux se reflètent dans les points de lumière tombant sur le sol de la salle, et aussi dans son chevalet, et dans le détail des supports qu'a conçus Scarpa pour les trois Saints exposés à sa gauche. Le motif des yeux est là pour nous rappeler notre aptitude à regarder, à observer, à penser, à "éprouver la connaissance".