Bonjour,
Beaucoup de choses me semblent tres justes et bien dites dans les interventions precedentes.
Je propose lancer quelques autres pistes de reflexion :
1. Le dessin a main levee ne devrait pas etre compare au dessin a l'ordinateur. Ce que nous devons comparer, c'est le dessin A L'ECHELLE et le dessin sur ordinateur.
2. Le dessin manuel a l'echelle est base sur la notion d'echelle justement. Un concept peut etre exprime tres clairement au 1/200, et devenir insignifiant au 1/50 si on s'est contente d'une sorte d'agrandissement 'a la photocopieuse'. Au 1/200 on dessine les murs par de simples traits, les pieces, l'organisation generale... Au 1/100 il faut decider ce qui est porteur et ce qui ne l'est pas, les limites du clot et du couvert doivent devenir claires... Au 1/50 les materiaux, les revetements, et la relation entre gros-oeuvre et second-oeuvre deviennent completement explicites. Et puis les coupes sont en general a l'echelle double des plans, pour un meme niveau de definition du projet.
Par contraste, le dessin sur ordinateur n'a pas d'echelle.(pour plusieurs raisons : il faudrait des ecrans plats au format A1 au moins pour travailler a echelle fixe, et puis comme le 'zoom' est possible, il est constamment utilise, et sera toujours utilise meme lorsqu'on aura des ecrans plats de la taille d'un mur, et puis pour obtenir une sortie papier a l'echelle il faut faire des calculs, verifier les parametres, et pour faire des economies d'impression on a tendance a faire un 'zoom' automatique au format du papier, etc. bref l'echelle s'est perdue et ne reviendra pas)
Cette perte de l'echelle a pour consequence un effort mental supplementaire pour visualiser l'essentiel du projet dans sa totalite, autrement dit pour creer une synthese conceptuelle. Sans cette synthese, l'evolution du projet n'est pas maitrisee et le resultat devient chaotique et par consequent, plutot tres mediocre voire mauvais, car on a des difficultes a hierarchiser des demandes qui apparaissent contradictoires, et on a du mal a arbitrer entre ces demandes.
3- C'est une erreur de croire que l'on peut d'office separer la representation et la realite. En fait le choix de les separer ou non est absolument subjectif. Vous ne pouvez pas empecher quelqu'un de prendre un plan au serieux et de construire exactement ce qui est indique sans devier d'un millimetre. Et de meme, vous ne pouvez forcer personne a suivre des plans qu'il ne comprend pas. Donc, un meme dessin peut etre a la fois parfaitement reel et exact pour une personne, et completement faux et 'bidon' pour une autre personne. Cependant, un dessin d'architecture (en tant qu'objet faisant partie du monde, dont on peut verifier l'existence) a toujours une certaine realite : Il represente le projet de construire un certain batiment en utilisant certaines techniques de construction propres a un lieu et a une epoque. Cette realite du dessin ne peut pas etre niee, meme dans le cas ou l'on denierait au dessin tout serieux et toute capacite a decrire un batiment vraisemblable. Cette realite du dessin est accessible a celui qui essaye de se mettre a la place du dessinateur. Lorsque le dessin est exceptionnellement bon, c'est tres facile de se mettre a sa place, on se sent comme attire, on voit dans l'espace, et lorsque le dessin est mauvais c'est difficile et cela peut meme inspirer du degout, mais de toute maniere cela confirme que le dessin est toujours porteur d'une certaine realite qui est accessible a celui qui le regarde. En conclusion, le dessin du batiment fait partie du batiment. Un batiment est fait de murs, de poteaux, de planchers, de portes et fenetres, etc. et aussi, de dessins. On a le droit de dire que le dessin appartient a une autre categorie que par exemple les planchers, mais dire que le dessin ne fait pas vraiment partie du batiment est aussi arbitraire que de dire que les poteaux ou le toit n'en feraient pas partie ! Sans plans de ferraillage, les poutres se seraient probablement effondrees. Sans poteaux, pareil. Donc, les deux sont des conditions necessaires a l'existence du batiment. C'est evident pour les plans de ferraillage, mais c'est vrai pour tous les dessins.
4- Partie integrante du batiment, le dessin a lui-meme ete realise en utilisant certains outils : crayon, papier, calque, rotring, ou ordinateur. Certaines choses sont tres difficiles a faire a main levee (une ligne droite, un cercle parfait) et d'autres sont tres difficiles a faire la regle ou a l'ordinateur (le bord d'une pierre, une branche d'arbre, une courbe ajustee 'a l'oeil'). Ce qui est essentiel dans un dessin c'est la hierarchie de l'information. Certains elements sont porteurs de sens, d'autres ne font qu'accompagner. Par exemple, la densite d'une hachure n'a que tres peu de signification, meme si la quantite d'information mecanique (le nombre de bits pour coder cette hachure) peut etre enorme. Il n'y a qu'une seule methode pour hierarchiser l'information, c'est de se mettre a la place du dessinateur. Un trait dessine a la main qui a l'air droit sera considere comme parfaitement droit. Des fenetres qui ont l'air identiques seront considerees comme telles, etc. Une chose difficile a dessiner mais qui a ete dessinee quand meme sera immediatement consideree comme tres significative (Ce n'est pas difficile, en general cela saute au yeux au premier regard). L'art de dessiner, c'est de bien maitriser la hierarchie de l'information. C'est meme vrai pour les peintres. La difference entre une gravure de Rembrandt et un dessin ordinaire pourrait se resumer a la hierarchisation des ombres et des lumieres, qui permet a Rembrandt de representer des univers immenses dans de tres petites surfaces, tout en permettant a la fois une vision generale tres claire et tres nette du tout.
Lorsque l'on travaille a main levee, c'est l'effort que l'on fait pour tracer une ligne droite qui est significatif, et c'est pour cela que des lignes droites faites a main levee sautent aux yeux et apparaissent toujours "tres droites". A la regle, ce sens disparait, et le fait qu'une ligne soit droite devient soudainement insignifiant. Au contraire, les courbes se font remarquer. Le dessin, comme la realite construite, est peuple d'etres, qui ont chacun leur caractere propre. La maniere dont ces etres sont organises dans le dessin revele toujours le concept que le dessinateur avait en tete, quel que soit son talent par ailleurs.
5- Une erreur courante consiste a croire que lorsque l'on travaille sur ordinateur, on est directement dans le domaine du concept pur. C'est exactement le contraire, et voici pourquoi : L'ordinateur est une methode de generation du chaos. Pour maitriser les myriades de bits d'information qu'il engendre, il n'y a que deux ou trois concepts qui ont ete mis en oeuvre jusqu'a present, et qui ne sont que des copies de concepts tres basiques : La polarite entre donnee et programme, la reference a un objet, et l'heritage de proprietes. C'est tout, et on retrouve ces memes trois concepts partout, depuis l'article de Alan Turing de 1936, jusqu'aux logiciels devenus nos compagnons-parasites indispensables, et meme jusqu'aux telephones portables, appareils photos, etc. Si vous observez bien, vous verrez que ces trois concepts sont utilises a tous les niveaux, depuis la conception des processeurs jusqu'a l'utilisateur final. Et ils ne correspondent a rien de physique. Rien ne permet de savoir si une partie physique de l'ordinateur correspond a une donnee ou a un programme, dans quelle partie se trouve un "objet" precis, si une partie correspond a un objet entier ou non, ni quelle est la hierarchie avec d'autres elements, parceque tout depend du point de vue adopte, du logiciel utilise, du travail a effectuer avec le logiciel, etc. On nage dans le chaos et l'arbitraire le plus pur. Croire que ces considerations sont reservees aux professionnels de l'informatique est une erreur : Quiconque s'est debattu avec les differents niveaux de parametrage d'une imprimante (au niveau du driver, au niveau du systeme d'exploitation, au differents niveaux a l'interieur du meme traitement de texte) ou avec les definitions des proprietes d'une ligne 'par calque', 'par bloc' ou 'direct' dans un logiciel de CAO s'est battu avec les memes problemes que les programmeurs qui doivent resoudre les 'effets de bord' de variables dont ils ont perdu de vue a quel niveau elles sont definies.
Il n'y a qu'une seule maniere d'avoir acces au concept : Comprendre ce que l'on a en face de soi.
On pourrait argumenter qu'avec l'ordinateur, c'est justement le cas : On a exactement ce que l'on y a mis et rien d'autre. Mais c'est le contraire. L'ordinateur est la seule chose dont il est absolument impossible de savoir ce que l'on fait avec, et ce que l'on manipule exactement.
6- A la main, on peut generalement redessiner entierement le projet a partir de zero, car on l'a dans la tete (et d'ailleurs lorsque cela arrive -plans perdus, envie soudaine de resoudre un probleme dans le train sans pouvoir consulter les dessins, etc. on arrive generalement a un bien meilleur niveau de synthese et de clarte du projet.)
7- A l'ordinateur, on ne se souvient de rien. On oublie meme les raisons de certaines decisions. Comme les programmeurs qui oublient la fonction de telle ou telle variable (forcemment, il y en a tellement), et qui engendrent continuellement des "bugs" jamais resolus.
Bon, si vous avez lu jusque la, vous avez compris que je suis un peu desespere de ne pas pouvoir continuer a travailler a la main (mon patron ne veut pas, facile pour lui, il ne touche jamais a un ordi et croit sincerement que puisque c'est sur ordi on peut toujours tout changer a la derniere minute). Je serais content d'avoir vos reactions.