Voici un texte de Pascal Dutertre (TA)
L’architecture peut-elle sauver la ville ? La question est étrangement absente du fond de l’air médiatique et politique. Parions que le mot Architecture ne sera entendu dans aucun discours de la prochaine campagne électorale, alors que les problèmes liés à la ville seront au cœur des débats. Beaucoup accusent cités et HLM d’être la cause de tous nos soucis ; et le temps où l’on pensait endiguer le mal-être urbain en ravaudant les façades est révolu.
A l’approche des élections, les statistiques aidant, l’insécurité occupe le devant de la scène et il est probable que les promesses des candidats se chiffreront en bataillons de police davantage qu’en mesures de fond. Encore faudra-t-il distinguer la petite délinquance quotidienne de la grande, sans parler de la très grande délinquance (en costard- cravate) pour laquelle la tolérance zéro n’est pas revendiquée. A moins que les unes ne se nourrissent des autres ? Mais qui parle de la violence imposée aux habitants par le mépris affiché de leur cadre de vie ?
On a entendu aussi qu’il faudrait pendre les architectes, responsables, comme chacun sait, des politiques urbaines, de l’élaboration des POS, des financements, des attributions des logements sociaux, des malfaçons et du mauvais entretien des immeubles. Puisque l’architecture est criminogène, a-t-elle en contrepartie des vertus guérissantes ? La forme urbaine, la qualité de la construction, l’articulation des espaces ont-elles une incidence sur les comportements au point de les rendre pires ou meilleurs ? Il serait bon de le savoir avant de consacrer des milliards à la restructuration lourde des quartiers. Une constatation s’impose : le discours est pauvre, la conscience limitée, la considération des habitants presque inexistante. A peine écoute-t-on leurs avis sur la qualité architecturale et l’environnement. Et s’ils n’en ont guère, on ne saurait les en blâmer étant donné le peu de cas manifesté par les édiles sur un sujet qui, pourtant, concerne tout le monde.
Face au désenchantement dû au peu de crédit accordé aux politiques de la ville depuis 20 ans, avancer qu’une bonne architecture améliorerait la vie des citadins fait sourire. La qualité paraît réservée aux opérations de prestige dont certains maires se gargarisent ou bien elle se vend sous forme de camps retranchés, dont le style Haussmano-Riviéra et sa variante « terroir » prétend rassurer le cadre supérieur.
Comme l’a dit Hubert Godard, chorégraphe (in « La danse au XXe siècle », Larousse, 1999), le corps et le mouvement sont notre liberté qui s’inscrit de façon continue dans l’espace. Nos sensations et nos comportements y sont forcément liés. Actuellement, le seul discours entendu sur le rapport de l’espace et de la sécurisation se limite à la notion ouvert/fermé : percer des barres, évacuer, contrôler les passages, supprimer les vides, privatiser, condamner les issues, murer les rez-de-chaussée, etc. En bref : circulez !
La discipline capable de fournir des analyses plus fines sur les interactions entre l’espace et le comportement, sur la perception de cet espace tant du point de vue de son expérience physique que de sa représentation en est encore aux balbutiements. Peu d’outils sont fournis aux acteurs de la production urbaine susceptibles d’aboutir à des applications efficaces et pérennes. L’innovation est de plus en plus regardée avec suspicion, et l’architecte prié d’en faire le moins possible.
Le sentiment d’insécurité, qui dépasse largement l’insécurité réelle, est le résultat d’un malaise ressenti au quotidien dans des espaces inhospitaliers voire anxiogènes. N’importe qui peut en faire l’expérience puisque la « non ville » est devenue la règle. La qualité de l’espace construit est à la conjonction de facteurs non limités : proportions, repères, échelles, densité, fluidité, aspect des surfaces et lisibilité des signes. A cela s’ajoutent des facteurs mieux identifiés tels que mixité (fonctionnelle et sociale), mobilité, offre de services et de loisirs, etc. De cet ensemble de paramètres résultent les ambiances urbaines qui améliorent ou aggravent les situations sociales, favorisent les conflits et les frustrations ou au contraire la convivialité et le plaisir.
Il est d’ailleurs curieux de constater combien peu de personnes croient à la capacité de l’architecture à procurer du plaisir. Serait-ce parce que l’absence d’un désir d’architecture et donc de son exigence a fini par faire disparaître celle-ci de notre environnement quotidien ?